Récits "d'hiver"

L’herbe à chat

 

     Les Cats*, un couple de trentenaires anglais, en apparence sans histoire, avaient tout pour être heureux : ils se rendaient au pub chaque soir après le travail, prenaient leurs vacances en France et vénéraient la reine. Mais le malheur, voyez-vous, frappe sans discernement et fort injustement. Depuis quelque temps, leur nom de famille portait malchance. Pour preuve ces cambriolages à répétition dont ils étaient les infortunées victimes. Quatre, pas moins, en une année ! Etrange coup du sort que cette loi des séries que nulle magie policière ou exhortations verbales, pourtant bien senties, n’étaient parvenues jusque-là à conjurer.

    La coupe était pleine cependant, et les deux jeunes gens, fort opportunément, assoiffés de changement. Ils songèrent tout d’abord à adopter un chien (or, les Cats , allez savoir pourquoi, étaient allergiques au poil canin), imaginèrent ensuite prendre un nouveau patronyme, y renoncèrent toutefois tant c’était affreusement perturbant. Puis l’heure des tergiversations toucha à sa fin : ils déménageraient !

     Quelques semaines plus tard, Ian (à prononcer aï-ieune. Il y tenait expressément depuis qu’un ami lui avait rapporté que son prénom, exprimé à la française, était l’onomatopée puissante d’un quadrupède à longues oreilles), Ian dis-je, et son épouse, Linda, posaient valises et cartons dans une jolie demeure d’Adam Hill, un quartier chic de Nottingham. Leur aisance financière leur en offrant la possibilité, Ian avait insisté auprès de sa femme pour emménager dans ce lieu où la nature, bien que domptée par la main de l’homme, avait toujours ses droits. Il voulait vivre au vert, lui avait-il expliquée : « c’est la couleur de l’espoir, après toutes ces épreuves nous en avons bien besoin. »

    Cette succession de cambriolages avait rendu Ian quelque peu superstitieux ; ils seraient à nouveau dévalisés, il en était persuadé ! Mais c’était un homme malgré tout pragmatique, qui croyait au libre-arbitre. Aussi, ne se contenterait-il pas simplement d’espérance, de doigts croisés ou de wood touché du plat de la main. Il entendait forcer le destin. Les voleurs n’auraient désormais qu’à bien se tenir ; la flèche inique de leur méfait ne se planterait plus sur sa (bonne) pomme. Elle ne lui ficherait que la paix ! Cats allait sortir les griffes, et son intelligence ; les chats, c’est bien connu, sont pugnaces et rusés.

     Ian s’était alors mis à réfléchir. Beaucoup. Intensément. Brûlant cigarette sur cigarette. Et le génie, félin, avait jailli de son esprit enfiévré. Il allait prendre les voleurs à leur propre piège, en utilisant leur arme : le vol ! Mais pas n’importe lequel : le vol panache, le larcin de haut-vol, noble et juste. What an idea ! Il avait souri, content de lui, tirant avec hébétude sur une clope qu’il venait de confectionner (Ian détestait les cigarettes toutes faites, chimiques et nocives à la santé). Oui ! il volerait pour la bonne cause et, de toute évidence, la sienne en était une. Il volerait sans sauvagerie ni brutalité, en gentleman respectueux du droit de la monarchie. Il volerait… puis redonnerait. Ian avait en effet eu l’idée, pour coincer les malfaiteurs, d’emprunter un dispositif de surveillance à l’entreprise qui l’employait. « Ici, à Nottingham, je serai le nouveau Robin Hood, s’était-il enthousiasmé, celui qui prend aux riches (sa société venait d’être cotée à la London Stock Exchange) pour rendre à… ces mêmes riches. Y a-t-il geste plus noble ? »

         Dès le lendemain, Ian subtilisait des caméras pour les installer chez lui. Comme il l’avait imaginé, sa maison fut à nouveau visitée, mais la scène fut cette fois filmée. Qui plus est nettement. Satisfait, Ian se rendit au commissariat local où il remit la bande vidéo au superintendant Jones. Le policier, à la probité aussi large que sa bedaine de buveur de lager, remercia vivement son interlocuteur de ce geste responsable (la délation était en Angleterre aussi appréciée que la bière). « Je suis à votre instar, lui dit-il, homme à ne tolérer nulle entorse, nul écart à la morale et aux lois de sa Majesté. Je vous promets, sir, efficacité et célérité dans cette affaire. Ha, si tous nos concitoyens étaient comme vous ! »

         L’engagement fut promptement tenu car, l’après-midi même, Jones tambourinait vigoureusement à la porte des Cats. Ian l’invita à entrer, supputant que le policier apportait d’heureuses nouvelles. Ce en quoi il se trompait : seuls les neufs plants de marijuana cultivés dans le salon avaient conduit Jones jusque-là. Le superintendant, fort mécontent, entendait confisquer ces cultures, clairement visibles sur les images transmises à son service. Ian s’y opposa vivement. « Cette herbe est, clama-t-il, l’acte citoyen d’un homme tentant de teinter de vert les murs ternes de la cité. Un vibrant panégyrique au primordial équilibre entre nature et civilisation. Ou, plus simplement, si vous préférez, l’expression éthérée de mon amour pour les plantes. » 

        Le plaidoyer, pourtant fameux, n’arrêta pas Jones qui arrêta Ian qui arrêta de parler. Bouche et menottes bouclées, Cats fut conduit au poste, sans égard aucun ; décidemment, le superintendant était très fâché. Il le fut plus encore, quand le directeur d’une société de sécurité lui déclara, dans les heures qui suivirent, le vol d’un kit de surveillance par un de ses employés, un certain Ian Cats. Il avait, dit-il à Jones, apporté la vidéo qui filmait le larcin.

 

*Cats : signifie « chats »

3 réponses à “L’herbe à chat”

  1. CAHE Michelle dit :

    Tel est pris qui croyait prendre !!!!!!!!!!
    C’est bien raconté et bien écrit : BRAVO
    Continuez si c’est votre passion, et cela fait du bien au lecteur,
    en cette période pendant laquelle nous n’avons plus accès à la médiathèque…;

  2. Sabrina P dit :

    Ahah !!

    Ton texte avait tout pour me plaire, ça parle de chats, de Nottingham, de Robin Hood et de plantes vertes LOL (j’ai fait un semestre Erasmus à Nottingham et Robin des Bois est un de mes Disney préférés !!!). Bref, comme toujours, de l’humour, des jeux de mots, l’arroseur arrosé, une histoire qui déroule jusqu’au filmeur filmé !

    Belle journée à toi,
    Sabrina!!

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