Récits "d'hiver"

Facteur, dépêche-toi, l’amour n’attend pas !

   Ce matin, aux premiers rayons du soleil, je m’éveille pour prendre place sur le petit banc de pierre devant la maison. Comme chaque jour depuis un an, assise là, j’observe le jardin sortir de son sommeil. Devant moi, le grand châtaigner ébroue doucettement son manteau de rosée, ses mille feuilles dentées bruissent sous la caresse exquise de la brise printanière. Dans la haie de houx verts et de bruyères en fleurs, les oiseaux lancent leurs premiers trilles, encore hésitants, vers le ciel. La nature est belle, et je pense à lui. Lui que j’aime d’un amour infini depuis ce jour béni où nos âmes se sont étreintes, depuis cette révélation, atroce et merveilleuse, qu’avant lui je n’avais été qu’une princesse endormie sous l’effet de quelques sombres maléfices. Mais ce jour-là, sous cet embrassement, sous cet embrasement, mon âme s’était emplie de cette certitude : par lui je renaîtrais, que dis-je, je naîtrais ! à la vie, à la passion. Mon cœur battrait, enfin ! Je deviendrais Eurydice, Héloïse, Iseult la Blonde ou Juliette. Non ! je serais les quatre à la fois ! J’en étais certaine, notre amour, fort et sincère, n’aurait rien d’impossible.
   Contre l’avis de mes parents, nous nous mariâmes et emménageâmes dans une jolie maison. La demeure était petite, mais c’était pour moi un château, le plus beau de tous, car il était le témoin de notre amour immense. Quand mon prince partit à la guerre, il y a de cela cinq ans, je lui fis le serment d’attendre son retour, et de garder espoir ; lui, jura de m’écrire de longues et tendres lettres. Depuis que ses envois ont cessé, il y a de cela une année, je viens m’asseoir chaque matin sur le banc de pierre, et j’attends, immobile et mélancolique, le passage du courrier. Depuis six mois déjà, le vieux préposé, maussade et fatigué, a cédé la place à un homme plus jeune. S’il ne fait que passer, sans jamais s’arrêter, au moins ses boucles brunes et ses douces manières, allègent-elles un peu le poids de ma tristesse.

   Le facteur s’est arrêté devant la maison. Du portail, il m’appelle. Mon cœur bat à se rompre. Je me lève du petit banc, les jambes flageolantes. En passant près du grand châtaignier, ma paume en caresse le tronc, solide et massif ; Dieu que j’aimerais y puiser un peu de sa force apaisante ! Je m’approche de l’homme. Mon dieu qu’il est jeune ! Autant que moi, peut-être. Je suis Paul, votre facteur, me dit-il, j’ai du courrier pour vous. Du front, ajoute-il, dans un murmure. Alors que je saisis la lettre, ma main frôle la sienne ; elle est douce et tiède. Troublée, j’en oublie de le remercier et m’enfuis. Quand j’ai rejoint le banc, il est déjà parti. Mes yeux se portent sur l’épître qu’il m’a remise. Timbre à demi déchiré. Enveloppe sale et froissée, jaunie par le temps. J’en arrache fébrilement le rabat, en extrais une feuille quadrillée, arrachée sans doute d’un vieux cahier d’écolier. Anxieuse, je la déplie, en commence la lecture. Très vite.
Emma,
Je suis un ami de Gaston. Votre mari. Mon frère d’arme et d’infortune. Il m’a tant parlé de vous qu’il me semble déjà vous connaître. Cette proximité de cœur n’en rend que plus difficile à écrire les mots que vous allez lire : Emma, je suis au regret…
   Je jette loin de moi cet horrible billet. Je n’ai nul besoin d’en lire plus pour  en comprendre la tragique nouvelle. Cette lettre aurais-je dû ne pas l’ouvrir peut-être ? Hélas, le mal est fait, Gaston est… le mot s’étrangle dans ma gorge. Ô détestable guerre qui prend nos frères, nos pères et nos maris, ton horreur me glace d’effroi. Inhumaine diablesse qui me fais tant de mal, ta faux impitoyable a volé mon âme sœur, la moitié de mon être. La douleur est si forte… que mon… pauvre cœur… saigne. Mon cher époux est… Mon Dieu, je vous en supplie, conjurez ce malheur, faites disparaitre cette lettre impie, ramenez mon mari d’entre les morts, quand bien même chaque parcelle de mon corps exsangue et moribond me souffle qu’il n’est plus ! Ainsi donc, Eurydice, Héloïse, Iseult et toi Juliette, je suis des vôtres désormais. Femmes amoureuses au destin maudit, déjà mortes, je rejoins votre cohorte. Comme vous avant moi, ma souffrance est terrible. Vivre m’est devenu impossible.
   Gaston, tu étais si beau ! Tes traits étaient empreints de cette rudesse paysanne qui rassure les femmes. Tu étais grand, fort aussi ! Ton ombre, massive et animale, écrasait mes frayeurs. Tu étais généreux enfin, de cœur et d’attention. Bien sûr, tu me comblais d’amour davantage que de cadeaux, et puis, il y avait ce vilain grain de beauté à l’aile de ton nez… mais qu’était-ce que cela après tout sinon de pâles défauts. Malheur ! sans toi, je ne suis rien. A quoi bon vivre, alors ? Mon aimé, je te le jure, nous serons bientôt de nouveau réunis. J’ai mis ma robe jaune clair, ta préférée. Déjà je monte vers toi. Du balcon, la lune parait plus grosse et plus blanche. Je grimpe sur la rambarde, et …
   … tout de même, c’est haut. Allons, allons, je dois le faire ! Quand bien même, demain, pantin atrocement disloqué sur les graviers, on me trouvera, que dis-je, il me découvrira, et que son visage d’ange hélas s’enlaidira. Suis-je à ce point égoïste de faire ainsi du mal à ce pauvre facteur ? Non, non ! la douleur m’égare, Gaston, je t’en prie, aide-moi à te rejoindre ! Je m’accroche à ce mur alors que ce dont j’ai besoin c’est de ta main qui me tient… Tiens, celle de Paul était bien douce tout à l’heure… Et puis, Paul, c’est tout de même autrement plus joli que… Gaston ! un seul mot de toi et je saute ! Pourquoi t’obstiner à te taire ? Mais peut-être, après tout, voudrais-tu que je vive ? Sans doute songes-tu à la maison : c’est vrai, qui s’en occupera quand je ne serai plus ? Ho ! mais voilà que tu parles ! je t’entends me dire qu’il n’y a qu’un seul courage, celui de vivre l’amour le reste de son âge, et frémir encore et encore ! Eh bien, soit, femme aimante, déjà vaincue, je m’abandonne à ta voix. Juliette, Iseult…rydice et Loïse, la mort sur moi n’aura point de prise. Ô mon Gaston, regarde, je quitte la rambarde. Et puis, je redescends. Le facteur m’attend.  

2 réponses à “Facteur, dépêche-toi, l’amour n’attend pas !”

  1. Sabrina P. dit :

    Bonjour Thierry,
    C’est un plaisir de te retrouver ici, et pour un texte sublime, avec de l’humour subtil, mais surtout beaucoup de poésie. C’est juste et touchant. J’ai l’impression d’avoir déjà lu ce texte, l’as-tu retravaillé sur une précédente consigne ? L’ai-je en fait lu sur la plateforme sans le savoir ? Au final, on s’en moque, j’ai été transportée par ton histoire, méticuleusement écrite. Prends soin de toi, Sabrina.

    • thierry-guignaud dit :

      Hello, Sabrina, je reprends la plume et reviens vers toi. Merci pour ton commentaire. Oui, j’avais travaillé ce texte en consigne, et l’ai un peu remanié avant de le mettre sur le blog.
      Je t’enverrai un mail plus long bientôt. Bien à toi. Thierry

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