Articles "hérissoniens"

Drôle de climat !

 

[Les lecteurs de cet article écologique, s’ils souhaitent en mieux comprendre le contexte, sont invités à cliquer préalablement sur le bouton « Hérisson & Cie » de la bande de menu.]

Quand on arrive en ville…

Aujourd’hui, mon ami Thierry m’a sorti de mon sommeil hivernal. « Je t’emmène en ville » qu’il m’a dit. Encore tout ébouriffé de mon hibernation, j’en ai eu les piquants horrifiés. C’est que moi je sais ce que c’est qu’une ville, même si je n’y ai encore jamais fourré mes pattes de hérisson : du bruit, des tas de terriers de béton collés les uns aux autres, reliés entre eux par de drôles de petites boites, colorées et malodorantes, qu’on appelle des voitures. Il n’y a qu’à demander aux renards et aux mouettes d’en parler. Vous verrez qu’ils ne seront pas chiches en Pouah ! de toutes sortes.
Ce a quoi Thierry m’a rétorqué que pour faire son propre avis, il vaut souvent mieux voir par soi-même. Il a ajouté que le jeune et encore vert reporter du blog du Hedgehog que j’étais, s’il voulait écrire des papiers de bonne facture, devait aller au-devant des gens, et blablater avec eux de leurs problèmes. Il avait su trouver les mots ; il savait qu’écrire des articles pour mon blog, c’était ma nouvelle gourmandise, au moins aussi bonne que des croquettes pour chats ! De son discours, j’ai retenu à peu près ça : un journaliste en herbe, c’est sur le terrain qu’il doit être – C’est en creusant qu’on trouve des articles de fond – Pas de bla, pas de chocolat.
Fort de ces trois règles journalistiques, j’ai accepté sa proposition.
Après m’avoir délicatement déposé dans le panier à l’avant, mon copain a enfourché son vélo, et nous sommes partis dans le petit matin frais et brumeux de ce mois de décembre 2019. Alors que nous descendions à bride abattue et nez au vent les Rouges Terres, l’axe principal qui mène au centre de Cherbourg, je me suis fait la remarque que la ville c’était finalement mieux que ce que je pensais : malgré l’heure de grande circulation, il y avait très peu de voitures, et ça sentait (presque) bon. En se rapprochant du centre, mon impression s’est trouvée confirmée : routes désertées, piétons et vélos à gogo. Et surtout, presque aucun bruit ! Pas aussi calme qu’en forêt, mais pour un peu, j’y aurais fait un abri pour l’hiver ! Les renards auraient-ils exagéré les nuisances citadines, les mouettes m’auraient-elles menti ? Ils n’auraient pas osé ! Il se passait quelque chose d’étrange ! Thierry avait eu raison de me dire de voir par moi-même.
La gare était en vue. A sa droite, la place Jean Jaurès, et, en plein milieu du carrefour, un rassemblement de dizaines de personnes. Une femme parlait, les autres applaudissaient, riaient ou entonnaient des chants. « Hé, Thierry, me suis-je écrié, tout joyeux, la ville c’est bien mieux que ce que je pensais. Regarde, les gens sont heureux, ils se regroupent et chantent, comme nous en forêt.
─ Heureux, c’est vite dit Hedge, s’ils sont là, c’est au contraire pour montrer qu’ils ne le sont pas. C’est une grève. »
Si j’avais eu des sourcils, je les aurais froncés. Une grève, c’est quoi ça ? Moi, la seule que je connais, elle est faite de galets et de sable. « Une grève, m’a expliqué mon ami, c’est des gens qui se rassemblent pour défendre les mêmes intérêts. Aujourd’hui, on est le 5 décembre et la grève est nationale. Salariés et étudiants bloquent les rues pour exprimer leur mécontentement.
─ De quoi sont-ils mécontents ? Diable ! ils ne sentent donc pas que la ville, bon sang ! a l’air – et l’air – plus pur, purée ! épurée de ses véhicules ? Ils ne voient pas, eux qui courent dès le lever du jour, qu’elle vit dans une sorte de ralenti apaisé, hé bé ? Que c’en est agréable pour eux, parbleu ? » Allons bon, voilà que je m’énervais. « Ce n’est pas ce qu’ils voient, non, a ajouté Thierry, question de point de vue, sans doute. »

I have a dream…

Pendant que je me calmais et que Thierry m’expliquait, tout en pédalant, les raisons de la colère, une sombre histoire de réforme du système de retraite, je me disais que tout est bien souvent, c’est vrai, une question de point de vue. C’est à cet instant, emporté par le fougueux pédalage, les mots et le vélo de mon ami, que j’ai alors envisagé cette grève sous un autre angle.

Armé d’un haut-parleur taille XXS, j’haranguais la foule des animaux de tous horizons rassemblée autour de moi : « Amis, alors que les humains font bien souvent des grèves CONTRE, prenons le contrepied et faisons une grève POUR. Une grève pour la nature. Sortons du bois qu’ils ne cessent de débiter, allons battre le pavé, pour nous aussi débiter aux hommes leurs abus sur le monde animal et végétal. Je le dis haut et fort, je le dis sans effort, alors que la liberté des Huns a toujours commencé là où s’arrêtait celle des autres, la nôtre débutera quand s’arrêtera celle des hu(mai)ns. Pour autant, mes amis, est-il besoin d’être extrémiste ? La planète est à tous. A nous. A eux aussi. Leur liberté, il suffit qu’ils la restreignent, et nous pourrons ainsi mieux vivre ensemble ! »
A ce stade, je reprenais mon souffle ; c’est que ça a de petits poumons un hérisson. Tout en laissant les hourras, bravos, et autres onomatopées s’éteindre doucement, j’imaginais des slogans : the snow must go on – Arrêtez de niquer nos mers – Les dinosaures aussi pensaient qu’ils avaient le temps – Ralliez le côté vert de la force – La liberté est à tous, rejoignez l’errant. Et en guise de tracts, des feuilles… d’arbres. Le silence revenu, je reprenais la parole : « Mes amis, là où les hommes font des grèves contre la réforme des retraites, donc pour que rien ne change, posons des préavis pour que tout change ! Là où les hommes veulent, aux côtés de lois allant dans leur sens, des règlements, montrons-leur que nous les avons déjà : ils sont… dérèglements climatiques ! Alors, à la place de la retraite sonnons la charge, et battons-nous pour quelque chose d’aussi moins aussi beau et de bien plus urgent. Ensemble crions : le climat… avant… le climat social ! »

Waouh ! Foi de hérisson, ce serait un fameux discours, et une belle grève. Pour autant, l’Homme serait-il à même de la comprendre ? A l’heure où son avenir social est assombri, serait-il en mesure de voir clairement… qu’un ciel encore plus noir est sur le point de lui tomber sur la tête ? Oui, je le pensais. Tel un petit voilier voguant sur l’amer, à l’âme confiante et aux pattes sales, je me voulais indécrottable optimiste. Parce que les humains, c’est des animaux comme les autres, en plus intelligents à ce qu’il parait. Avec eux à nos côtés, on serait plus fort. On mènerait de belles grèves. Ensemble, on crierait aux arbres, citoyen ! Un plus un égalerait trois. Qui donc avait écrit que la guerre de trois n’aurait pas lieu ? Sûr que si les humains s’engageaient avec nous, le succès serait au bout de la route. Tous les espoirs seraient permis. Ce serait un plan net pour la planète, un virage bien négocié. Bref, une priorité adroite.
Et même que la bataille, une fois gagnée, réglerait leur problème de retraite. Vous n’y croyez pas ? Démonstration hérissonne : vu que cela ne coûterait absolument rien de contempler un horizon dégagé et de respirer un air enfin pur, ils n’auraient plus à s’inquiéter du maintien de leur pouvoir d’achat ou à s’effrayer de gagner moins. Ce faisant, ils ne perdraient rien, au contraire, gagneraient… de beaux jours devant eux. Et, des jours, beaux qui plus est, c’est du temps ; or, le temps (c’est eux qui l’affirment, pas moi) c’est de l’argent. Vous voyez que leur gain serait donc inestimable. Ainsi, riches de ça qui ne s’achète pas, ils pourraient s’offrir de belles retraites… dans la nature, parmi nous. CQFD !

Mais si tout cela n’était qu’un rêve, un pauvre rêve de hérisson à l’imagination débordante ? Sur le chemin du retour, j’ai livré mes espoirs et mes doutes à mon cycliste préféré. Il m’a assuré, sans mensonge aucun, une main sur le cœur et l’autre sur le guidon (c’est plus sûr), que la réalité se rapprochait de mon songe : « Ces rassemblements, certes nouveaux et balbutiants, existent dorénavant chez les hommes, on les appelle grève mondiale, mobilisation citoyenne ou marche pour le climat. »
J’avoue avoir d’abord été frustré que les humains m’aient déjà volé mon idée, et puis, à la réflexion, rassuré qu’ils s’en soient emparée. Cela signifiait que le champ des possibles était ouvert. Et moi, j’aime quand les prés sont tout vert.

Ce n’est qu’une fois revenu à la maison et descendu de mon panier que je me suis rendu compte que si j’avais beaucoup rêvé, j’avais surtout oublié de faire des interviews. Je n’avais pas matière à écrire un article. Rien, nada. Quel drôle de journaliste je faisais !

 

Hedge.

5 réponses à “Drôle de climat !”

  1. […] de ma dernière visite d’une ville de la Manche (chers lecteurs de mon blog, voyez à ce sujet drôle de climat !). Mes copains et moi avons évoqué nos espoirs, nos rêves et nos résolutions : protéger la […]

  2. Valérie-Anne dit :

    Thierry,
    Je viens de lire ta nouvelle ainsi que ton avant propos. Je me trouve rassurée par rapport à mon commentaire d’hier sur l’esprit livre, tu écris très bien. J’aime beaucoup tes jeux de mots. C’est une bonne chose lors que l’on songe à ton objectif.
    Bonne continuation. J’attends désormais ton prochain texte 🙂

    • thierry-guignaud dit :

      Bonjour, Valérie-Anne (prénom doublement joli ; je les aime bcp : ma fille aussi a un double prénom : Anne-Alicia),

      Merci de ton soutien. C’est gentil. C’est grâce à Espritlivre que je suis en train de trouver mon style : je m’essaye à l' »absurde logique » ; ce qui m’amuse beaucoup. Cela me permet de contrebalancer le côté très sérieux (et que je prends aussi très/trop au sérieux) des sujets que je traite. Bientôt, je mettrai d’autres TXT d’Espritlivre sur le bloget tu verras, je pense, que le style est un peu différent car écrits au cours de l’année.
      Thierry

  3. Dominique Février dit :

    Et bien voilà qui met le cœur en joie de bon matin !
    Votre belle chronique journalistique m’a soufflée de l’oxygène, de l’humour et de l’espoir.
    La Fontaine intarissable, un jour, ressuscitera nos branchies et alors, nous entendrons la leçon des poissons…

    • thierry-guignaud dit :

      Bonsoir Dominique,
      J’aime à croire qu’un jour les humains se réconcilient avec la nature, c’est pourquoi je mets de l’espoir dans mes textes… et de l’humour (ça m’aide à ne pas tomber dans une profonde tristesse quand je vois que nos politiciens actuels s’empêtrent dans leurs contradictions). Je crois de plus en plus qu’il ne faudra pas les attendre pour changer les choses. Les citoyens que nous sommes avons les clés en main : nos engagements pour la planètes au sein d’associations et notre droit de bien voter.
      Bonne soirée.
      THierry

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